La musique Gnaoua, c'est comprendre l'âme des peuples du Sahara


Il a pris feu quand il était gamin

 

 

 

 

Il s'appelle Abderrahim. Il a 33 ans. Quant il avait 13, 14 ans, ce gamin qui était d'origine d'un village berbère  pas loin d'Essaouira, a fait connaissance d'un "mellem" Gnaoua, d'un maître-musicien. Il a pris feu, et, en commençant modestement à apprendre les crotales, le sentiment du rhythme, bref: comprendre  profondément le sens spirituel de cette musique issue   de la culture des peuples sahariéns du Mali  et de la Guinée, il est devenu un élève passionné du "mellem".

Nous avons rendu visite à Abderrahim en janvier 2014. Il habite une maison dans la médina, dans une impasse. Sa femme, américaine de la Californie,  nous a recueilli.  

 

Souvenir des "lilas" dans la "Zaouia"

Abderrahim avec son guénbri, instrument traditionel des Gnaoua.
Abderrahim avec son guénbri, instrument traditionel des Gnaoua.

Abderrahim nous raconte son histoire d'amour avec la musique Gnaoua. C'était en 1998 quand il a eu la chance d'accompagner le grand "mellem" Gnaoua d'Essaouira, Abdullah. Il se souvient surtout des "lilas", des nuits de cérémonies. On a commencé à 20 heures le soir et on a joué jusqu'au midi suivant. 

A Essaouira existe encore une "zaouia", un sanctuaire de Gnaoua. Comme le décrit Abdelhafid Chlyeh dans son livre "Les Gnaoua du Maroc". Cette "zaouia Sidna Boulal" est "située à lintérieur des remparts de la médina, du côté de la mer. On raconte qu'au siècle dernier, ou peutêtre au début de ce siècle, un espace entouré d'un muret avait été légué aux Gnaoua par une riche famille d'Essaouira qui avait à son service des noirs, esclaves et affranchis. C'est là qu'ils ont construit leur "maison" communautaire. Le puits de cette zaouia, dont l'eau est censée posséder des vertus thérapeutiques et une grande baraka, aurait été creusé sur les indications de Salem, un esclave affranchi qui avait le don de déceler les nappes phréatiques  et les sources d'eau. " (Abdelhafid Chlyeh).

 

Sort triste des esclaves noirs

Moustapha chante un chant Gnaoua
Moustapha chante un chant Gnaoua

 

 

Abderrahim et ses amis Moustapha et Mohammed ont participé à de nombreuses "lilas". Ils connaissent aussi l'histoire de la "zaouia Sidna Boulal" que l'auteur Chlyeh décrit. "Les Gnaoua sont d'origine de Mali et de la Guinée. On les a ammené comme esclaves à Essaouira où il y avait à l'époque le port de Tombouktou", raconte Moustapha. Il rappelle le sort affreux de ces esclaves, dans leur majorité destinés pour être vendus en Amérique. Beaucoup d'eux n'ont pas survécu le long voyage par mer, enchaînés sous le pont du navire. 

 

Ils ont chanté leur mal du pays

Abderrahim (à gauche) et Mohammed
Abderrahim (à gauche) et Mohammed

Certains de ces esclaves avaient la "chance" de pouvoir rester au Maroc. Ceux-ci sont devenus les premiers "Gnaouas". "Pendant la journée, ils ont dû travailler", raconte Moustapha. "Mais dans la nuit, ils ont chanté leur douleur et leur mal du pays. C'étaient les débuts de la vraie musique Gnaoua."

Évidemment, il faudrait faire la différence entre la vraie, l'authentique musique Gnaoua, et beaucoup d'autre musique qui se dit "Gnaoua".  Car, à la suite du Festival Gnaoua et musique du monde,  qui a lieu à Essaouira chaque été depuis  1998, un certain "boom" s'est développé, comme regrette Abderrahim.

Lui, il a joué avec plusieurs grands musiciens lors du festival, et, en 2001, lui et ses compagnons ont eu la chance de jouer sur la "grande scène". Ensuite, les jeunes musiciens sont partis en tournée pour l'Europe avec le "Mellem" Sadik.  Avec son groupe "Bâteau phare rouge", Abderrahim a joué à Rennes en Bretagne, à Paris, en Suisse... Il nous montre son passeport de ce temps-là dont les visa et les tampons marquent les stations de ces séjours.

Aujourd'hui, Abderrahim joue toujours avec son groupe "Bâteau phare rouge". Et maintenant, il se permet enfin de jouer le guenbri, l'instrument des maîtres-musiciens. Peutêtre il aura la chance d'aller en Amérique avec sa petite famille, à de nouvelles expériences.

Pour ceux qui aimeraient avoir des connaissances plus profondes sur le Gnaoua, le livre de Chlyeh soit recommandé:

Abdelhafid Chlyeh, Les Gnaoua du Maroc - itinéraires initiatiques transe et possession, Éditions Le Fennec - La pensée sauvage, ISBN: 2 85919 136 4.